Interview de Charles Berberian

Nathanaëlle - terre

Charles Berberian s’associe au splendide dessin en couleur directe de Fred Beltran pour nous livrer une fresque de SF métaphorique et somptueuse. Un récit rétro-futuriste mais moderne, miroir des problématiques de notre société contemporaine, convoquant les thématiques des meilleurs classiques de la science-fiction d’anticipation, de L’Armée des 12 singes à Farenheit 451 en passant par le cycle des Robots d’Asimov.

Drôle d'association entre deux auteurs que, de prime abord, tout sépare.

Tous les ans, nous nous retrouvons à un festival gratuit en Haute-Savoie. Lors d’un retour en train, Fred, avec qui je suis ami depuis de nombreuses années, me demande si je n’ai pas une idée de scénario pour une histoire courte que lui commande le magazine AAARG ! [il y en aura deux en tout]. Comme je portais en moi depuis longtemps de nombreuses idées de scénarios de SF sans pour autant trouver de quoi les réunir, je lui en parle et on s’aperçoit qu’elles sont proches des siennes. Plus rien ne s’opposait alors à ce que l’on travaille ensemble sur un récit d’anticipation. Fred tenait à cette collaboration car il me savait capable de lui proposer des personnages qui auraient de la chair et de la consistance. J’ai donc écrit cette histoire courte sans savoir qu’elle allait déboucher sur un album plus tard. Après sa parution dans AAARG !, nous avons tout de suite émis l’envie de continuer à travailler ensemble. Quand les choses se font naturellement, c’est bon signe.

Qu'aimez-vous chez lui ?

C’est un auteur très logique, très exigeant et, bien entendu, un très grand dessinateur. Fred a été précieux pour répondre à de nombreuses questions que posait mon scénario et que je n’arrivais pas à résoudre. Me vient comme exemple cette plateforme antigravitation qui permet aux personnages de se déplacer facilement d’un lieu à un autre. Agathe, sa compagne, a aussi été d’une grande aide pour que notre association fonctionne à merveille.

Cet album vous permet de passer pas mal de messages... 

Nous parlons des angoisses liées à notre époque. Là, cela passe par de la science-fiction. Le plus compliqué dans une telle association est de savoir bien combiner notre vécu, comment raconter quelque chose qu’aucun des deux n’a encore fait et, enfin, comment ne pas tomber dans la facilité. Pour le reste, nous avons tous deux l’expérience pour raconter une histoire en bande dessinée...

Vu qu'il est question d'un récit de SF, vous vous dites que vous pouvez tout vous permettre au niveau du scénario ?

Je suis parti du principe que tout doit être vrai. Fred a cette capacité de faire vivre ses personnages dès les crayonnés. J’ai ensuite ajouté des passages ou des dialogues, une fois la découverte de ses personnages dessinés. Le robot, je l’ai par exemple beaucoup développé une fois qu’il m’a envoyé les premières esquisses.

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Nous avons beaucoup discuté en amont, puis je lui ai envoyé une proposition de scénario qui nous a servi de base de travail. Cela nous a permis de peaufiner des détails, d’enlever ou d’ajouter des scènes. Une fois notre scénario abouti, nous sommes allés voir Olivier Jalabert chez Glénat pour lui proposer le projet. Dans la foulée, nous avons signé notre contrat.

Comment éviter les clichés du genre ?

Compliqué ! Cela dit, ce n’est pas parce que l’on va traiter de sujets déjà fort exploités en SF, comme l’immortalité, qu’on ne peut pas apporter sa touche personnelle. Il est toujours possible, quel que soit l’histoire ou le moyen d’expression, d’apporter sa propre vibration. Fred est quelqu’un qui connaît très bien les thèmes récurrents de la science-fiction et cela nous a aidés pour faire en sorte de proposer une histoire la plus originale possible.

Vous pensez à son dessin quand vous écrivez votre scénario ?

Non, je pense à ce qu’il est, à sa personnalité ! Le dessin correspond à ce que l’on est. C’est ce que m’a enseigné Moebius.

Votre scénario est-il dessiné ? 

Il est écrit ! Après, c’est Fred qui a eu le « final cut » et c’est très souvent lui qui décidait s’il fallait supprimer ou ajouter des cases. Par contre, le nombre de pages était défini au départ, histoire de « rassurer » l’éditeur. Avec l’expérience, on apprend qu’il n’est pas utile de vouloir mettre trop d’idées dans un scénario. Il vaut mieux en prévoir moins et bien les développer. Il y a d’ailleurs de fortes chances pour que les idées mises de côté soient utilisées dans les tomes suivants.

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris à l'arrivée des planches de Fred Beltran ?

Je connaissais bien son boulot et n’étais donc pas en terre inconnue. Par contre, j’ai été impressionné par ses propositions et ce qu’il arrive à mettre dans son dessin. Ses noirs et blancs sont magnifiques. De manière générale, quand je suis dans la position du scénariste, j’adore voir mes idées et mes personnages prendre forme. Comme précédemment avec Grégory Mardon [Cycloman] et Christophe Gaultier [Tombé du ciel], je ne peux travailler qu’avec des gens que j’apprécie. Ce sont à chaque fois des relations qui dépassent le cadre professionnel.

Apprend-on des choses sur soi-même quand on est "seulement" scénariste ? 

Pas particulièrement ! Par contre, on apprend forcément des choses sur soi quand on raconte une histoire. Cela dit, aujourd’hui, je suis moins dans la découverte qu’à mes débuts, et j’ai plutôt tendance à creuser mes thèmes de prédilection. Sur Nathanaëlle, on s’est retrouvés, avec Fred, sur des angoisses communes…

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