Interview de Rémi Guérin et Krystel

Darryl Ouvremonde T1

Rémi Guérin et Krystel nous présentent un nouveau héros, aventurier reporter évoluant dans un monde empreint de magie. Une aventure merveilleuse portée par un héros charismatique en diable, quelque part entre À la croisée des mondes et Harry Potter !

Comment est né le projet de Darryl Ouvremonde ?

Rémi : A l’origine de ce projet de bande dessinée, il y a un roman et un univers qui ont été créés par Olivier Peru. Il se trouve qu’à l’époque où ce projet est sorti, on avait co-fondé un studio ensemble qui n’existe plus aujourd’hui mais dans lequel on travaillait à la sortie du premier roman. Et c’est mon donc mon premier contact avec cet univers.

Ensuite, assez rapidement on a décidé d’en faire une BD. Enfin pas vraiment « d’en faire une BD » puisqu’il ne s’agit pas d’une adaptation mais de développer l’univers en bande dessinée. Il se trouve que Krystel est une de nos premières lectrices. Je pense qu’elle en parlera mieux que moi mais il me semble qu’elle avait été assez émue par le livre. Donc on s’est dit que ça pourrait être assez intéressant de travailler ensemble sur une déclinaison de cet univers, en l’occurrence 10 ans après. C’est d’abord une histoire personnelle avec Olivier, le créateur de l’univers, qui moi m’a donné envie de développer et d’apporter ma pierre à l’édifice.

Krystel : Je pense que tu as bien résumé la situation. Moi, j’avais suivi le projet de crowdfunding et je connaissais déjà Rémi et Olivier par leur travail, et puis parce qu’on habite la même ville. J’étais déjà allée les voir au studio plusieurs fois. Et lorsqu’ils m’ont proposé le projet, c’est vrai que le roman me plaisait déjà beaucoup à la base. Je me suis dit : « ouais, allons-y, pourquoi pas ? ».

Rémi : On a très vite beaucoup réfléchi à qui pourrait dessiner cette histoire, puisque notre studio était aussi composé de dessinateurs de talent. Mais le choix de Krystel s’est rapidement imposé comme une évidence tant son univers graphique collait bien avec notre univers, et le mariage des deux nous paraissait être une belle idée pourvu qu’elle accepte. Donc on était plutôt en attente, on croisait les doigts pour qu’elle accepte. En réalité, dès le départ, on voulait que ce soit elle et on n’a pas fait faire de test à qui que ce soit en fait. C’est la première à qui on a demandé, la première à s’y essayer, et ses pages sont juste magnifiques. On s’est tout de suite accordé sur le fait que c’était à elle qu’il fallait confier le projet.

Krystel, toi qui avais déjà beaucoup aimé le roman, qu’est-ce qui t’a vraiment plu dans l’univers développé par Olivier Peru ?

Krystel : Les personnages. De toute façon, généralement, si je n’accroche pas aux personnages, je n’accroche pas au projet. Là, j’aimais beaucoup les personnages de Darryl, Dean et Julianne. Je les trouvais vrais, crédibles, avec de belles personnalités, et ça c’est ce qui me touche. Après, j’aimais aussi bien l’univers, le fait que ça commence à Montréal aussi. C’est une ville dans laquelle j’ai vécu 5 mois et demi et que j’adore. Ça m’a aidé à rentrer d’autant plus vite dans l’univers. Il y a aussi des références à Zelda, ou des petites choses comme ça que j’aime beaucoup. Globalement, ça me parlait.

Roman, nouvelles, jeu de cartes, aujourd’hui bande dessinée… Est-ce que la portée transmédia de Darryl Ouvremonde s’est imposée dès le départ et en quoi vous semble-t-elle intéressante en terme de développement d’univers ?

Rémi : Oui et non. Oui, c’était réfléchi dès le départ, il y avait une envie de faire du transmédia avec. Le studio qu’on avait créé avait vocation à faire du transmédia donc on espérait plus ou moins secrètement pouvoir trouver le projet sur lequel on s’entendrait tous et qu’on pourrait décliner sur différents univers. Et Darryl a été le premier car cela nous paraissait à la fois avoir tout le potentiel et en même temps on avait envie de le faire. Et puis, très vite, on est parti en parallèle sur d’autres projets très chouettes qui nous ont pas mal accaparés. Du coup on n’a pas trop avancé là-dessus, tout en gardant l’idée de la BD dans un coin de notre tête. Mais quand on a réalisé que le studio ne pourrait pas supporter, dans tous les sens du terme, le poids de ce projet sous cette forme-là, on a décidé de ne pas abandonner. Et c’est pour ça qu’on s’est tourné à la fois vers Krystel, et à la fois vers Glénat avec notre éditeur.

En sa qualité de « journaliste », Darryl se démarque des héros de fantasy classiques et renoue dans le même temps avec une certaine tradition de la bande dessinée d’aventure (Tintin, Ric Hochet…). Un choix délibéré ? Plus largement, qu’est-ce qui vous a intéressé dans le fait de convoquer l’univers de la presse et de l’enquête journalistique dans un contexte fantastique ?

Rémi : Ce qui était intéressant du point de vue d’Olivier dans sa manière de traiter l’Ouvremonde – et c’est pour ça que le personnage du journaliste représente plus de poids et d’intérêt –, c’est que du point de vue de cet univers où il y a énormément de magie, avec beaucoup de références fantastiques et de créatures extraordinaires, tout est « normal ». C’est un changement de contexte intéressant qui permet de décider de quel point de vue on se place. Et Darryl est complètement entre les deux mondes. Déjà c’est un enfant, un adolescent qui devient adulte au moment de la bande dessinée, qui vient de notre monde mais qui se rend dans l’Ouvremonde. Donc le premier prisme avec lequel il voit ce monde, c’est le nôtre. Tout y est fantastique, magique, merveilleux… bref, tout est impossible. Mais du point de vue d’un habitant de l’Ouvremonde, rien n’est extraordinaire, tout est normal. C’était génial comme idée de transposer le métier de journaliste qu’on associe à la recherche de vérité dans ce monde-là, où la vérité est différente du notre. Darryl ne fait que raconter la vérité telle qu’il la voit au quotidien, exactement comme un journaliste le ferait dans notre monde à nous, et traite donc de choses incroyables. Ce journaliste, de notre point de vue à nous d’habitant de la terre, devient comme un romancier. J’aime bien cette idée qu’Olivier a apporté et qui est de dire : s’il y a bien quelque chose d’important
dans un monde dans lequel tout est possible, c’est justement d’aller chercher la vérité et de la donner tous les jours. Il n’y a pas un jour dans l’Ouvremonde qui se passe sans qu’un journal ne sorte, sans qu’un journaliste enquête sur un sujet quel qu’il soit, et c’est passionnant ! En termes de possibilités narratives, c’est presque sans limites. C’est d’autant plus passionnant que Darryl qui est apprenti journaliste dans le roman, devient maître journaliste dans la BD. Il a fait son chemin, il a eu un parcours, et maintenant il occupe la position que son maître avait avant lui. D’ailleurs, il a un assistant, qui vient de l’Ouvremonde. Et c’est génial de se demander : quel regard un personnage issu d’un autre monde peut-il porter sur le nôtre ?


Krystel, tu as déjà beaucoup travaillé dans l’illustration jeunesse et plus spécifiquement pour des oeuvres fantastiques. Quels étaient les principaux enjeux pour toi sur Darryl Ouvremonde ?

Krystel : Je voulais surtout développer le côté fantastique. Même si j’ai déjà travaillé sur des univers un peu fantastiques, ça restait, la plupart du temps, dans notre monde. Il y avait de la magie, mais ça restait la Terre. En illustration, j’ai bien fait des couvertures de roman, mais ça ne reste qu’une image, ça ne donne pas le temps de développer. Alors que là, j’avais tout un univers à illustrer, à créer.
D’autant que grâce au roman, j’avais une base déjà très complète pour faire travailler mon imagination. En BD, on a rarement autant de descriptions d’un endroit. Même si les scénaristes nous racontent pleins de choses sur les mondes qu’ils imaginent, dans un roman, c’est foisonnant de détails pour développer des images, des concepts. Ça me plaisait beaucoup, et je voulais vraiment réussir
à suggérer visuellement cet univers, ce qui est une chose que je n’avais pas vraiment fait jusqu’à présent.

Comment avez-vous imaginé le design des personnages et de l’univers ? Quelles étaient vos principales inspirations ?

Krystel : Sur les personnages, Olivier n’était pas spécialement descriptif. C’était assez succinct. Et de toute façon, ils ont vieilli. Ça se passe 10 ans plus tard, le monde a quand même un peu changé. Surtout étant donné ce qui s’est passé dans le roman. Et puis je me suis dit que si on venait me chercher, c’était aussi pour que j’apporte ma patte donc j’ai essayé de mélanger tout ça. Je ne me suis pas sentie intimidée, ni bloquée en tout cas de ce point de vue-là.

Comment se passe votre collaboration ?

Krystel : Alors, Rémi écrit le scénario en faisant plusieurs aller-retours avec Olivier et il se pose des questions sur ce qu’il peut se permettre ou non. Ensuite il m’envoie le scénario, moi je lui dis ce que j’en pense, ce que j’aime. S’il y a des choses que je remarque, concernant la cohérence ou l’efficacité des scènes par exemple, on en parle ensemble et quand on est OK, je fais les storyboards.
J’essaye de storyboarder le plus de scènes possibles à partir du scénario. Si je pouvais, je ferais tout d’un coup. Puis on se voit pour en parler, pour voir si ça colle ou pas, s’il y a des modifications à faire, si je me suis plantée sur une expression…
On présente ça à Olivier aussi pour qu’il puisse donner son avis. Quand on est tous d’accord là-dessus, je finalise les pages. Après, comme on habite la même ville, on a quand même l’avantage de pouvoir se voir régulièrement pour parler du projet.

Remi : Je partage l’avis de Krystel. De mon point de vue, j’ai fait assez régulièrement appel à Olivier. Pas pour pas faire de l’ingérence dans le scénario, mais pour lui demander ce qu’il pensait de ce que je faisais. Ça, il a eu l’occasion de le faire à la fin et il m’a fait des retours très constructifs. J’avais une espèce d’épée de Damoclès que je me mettais moi-même au-dessus de la tête qui était de ne surtout pas trahir son univers, parce qu’il est riche, qu’il est très beau et qu’il fonctionne très bien. Or moi, je parle d’événements qui se déroulent 10 ans après, avec un monde qui a un peu changé, et j’ai ma manière de voir ou d’écrire les choses qui sont comme mes petites « marottes » de scénariste. Très vite, Olivier m’a détendu sur le sujet en me disant « écoute, fait ce que tu veux ! ». Sur les sujets vraiment très sensibles qui touchaient les personnages en profondeur, je l’ai systématiquement appelé pour lui demander ce qu’il en pensait et à ce jour il n’y a aucune des choses que je lui ai proposées qu’il ait refusées. Du coup je me dis qu’il était séduit, même si parfois il a été surpris – ce qui est encore mieux ! Ensuite, Krystel est ma première lectrice. Et c’est une lectrice qui est dure… dans le bon sens du terme. C’est un super compliment ! Souvent je tarde à lui envoyer des trucs car je me dis « qu’est-ce qu’elle va dire ? »

Krystel : Je dois râler pour avoir les pages car il n’ose pas me les envoyer !

Rémi : Je me dis qu’il faut quand même que je relise pour être bien sûr et, évidemment, sans que ce ne soit jamais méchant, il arrive que je me fasse un peu torpiller. C’est toujours pour le bien de l’histoire et c’est génial de bosser comme ça. Mais c’est à la fois angoissant et flippant. Il y a du respect pour le boulot qu’on fait l’un et l’autre. J’ai envie que ce que j’écris lui plaise, parce que je sais l’affection qu’elle a pour le roman donc forcement c’est une petite pression pour moi. Et en même temps, j’ai envie que ça lui plaise parce qu’elle va passer beaucoup de temps dessus. Et c’est bien aussi d’avoir un oeil extérieur qui découvre le scénario sur lequel j’ai pourtant fait 40 relectures et qui va me dire « Ah ben non, ça ne marche pas, ce n’est pas drôle ! ». Krystel est toujours force de proposition. À la fois c’est la lectrice la plus difficile que j’ai, et la meilleure.

Sans elle, le scénario ne ressemblerait pas du tout à ça. Ensuite, il y a le passage de l’éditeur qui fait un peu le même travail. C’est toujours intéressant d’avoir ce « double barrage » à l’écriture parce que ce sont des gardes fous que l’on a du mal à se mettre soit même, quand on est dedans tout le temps. Je crois que c’est la première fois que j’écris un bouquin en flippant autant… Mais en même temps
c’est agréable !

Quelque chose à ajouter pour vos futurs lecteurs ?

Remi : J’espère qu’ils seront séduits par la dimension très originale apportée par Olivier et qu’ils apprécieront aussi la dynamique un peu plus « dark » que j’ai apporté à ce récit avec le soutien de Krystel. Je n’ai aucun doute pour ma part sur le fait que le dessin et les couleurs les séduiront, parce qu’elles me séduisent. Je trouve ça intéressant d’aborder un thème sous un angle peu vue.
On n’a pas l’habitude, en tout cas pas dans les BD récentes, d’avoir un héros qui soit journaliste avec ses propres codes, cette recherche de la vérité, ce problème d’éthique sur la manière dont on dit les choses et dont on traite les sujets. On est loin du polar comme on a l’habitude de le voir et qui traite souvent ce sujet-là. Et en même temps, il y a un petit fond très noir derrière qui était très agréable à écrire. C’est le premier tome d’un diptyque. Le deuxième sera encore plus sombre. Je suis ravi, ça va être une vraie expérience intéressante. Il y a un basculement à la fin du tome 1. J’espère que les gens aimeront les personnages autant que nous quand on les a découverts. On s’est fait plaisir à changer les personnages, à leur apporter un peu d’expérience. Vous allez voir dans que dans l’Ouvremonde, comme dans le nôtre, rien n’est tout gris, blanc ou noir.

Krystel : J’aimerais qu’ils apprécient les personnages autant que moi j’ai pris plaisir à les lire, dessiner, faire vivre. J’espère qu’ils auront du plaisir à suivre leurs aventures. J’espère qu’ils seront charmés autant que moi.

Remi : On s’est bien marré à le faire même si le sujet n’est pas toujours très drôle. Il y a pleins de petites références dedans. Puis, vraiment quand on parle de « Young Adult », qu’est-ce que ça veut dire exactement ? On n’est pas adulte ? On n’est pas ado ? Adulescent ? En vérité, je pense que c’est comme si c’était deux mots. Il y a plusieurs niveaux de lecture dans l’écriture. Il y a des choses qui sont suggérées ou sous-entendues. Je pense que ça peut réellement séduire à la fois les ados et les adultes.

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Darryl Ouvremonde - Tome 01
9782344031360
Collection : 
02.10.2019